Les éditoriaux d'Esprit Occitanie

15 mai 2021

Editorial N°4 du 6 Juin 2021

Les langues régionales

Avec beaucoup de régularité, le débat sur les langues régionales, leur enseignement, le financement de celui-ci, l’implication de l’Education Nationale, font débat. Corses, Bretons, Occitans, Basques, Catalans et j’en oublie certainement notamment les Outre-mer, essayent de se faire entendre d’un pouvoir central qui met tout en œuvre pour affaiblir et marginaliser ces langues. Comme à son habitude le Président Macron avait fait des promesses en la matière, son ancien premier ministre aussi ; comme à son habitude le Président Macron n’a pas tenu ses promesses.

Sous l’impulsion du député de la 4ème circonscription du Morbihan Paul Molac du groupe Libertés et territoires, la proposition de loi dite de « protection patrimoniale et promotions des langues régionales » avait été adoptée dans un relatif enthousiasme par l’Assemblée Nationale. Et ce malgré les réticences du gouvernement et de bon nombre de députés LREM. Le texte sanctifiait l’enseignement dans sa forme immersive. Des formations immersives qui se font en une seule langue (dans ce cas, langue régionale), le français s’introduit progressivement et l’enfant est bilingue à la fin du primaire : ainsi le pratiquent les écoles Diwan en Bretagne, Calandreta en Occitanie et les Ikastola au Pays basque.

Soixante et un députés de la majorité – LREM, Modem et Agir – ont saisi le Conseil Constitutionnel malgré le vote de leurs collègues, avec l’aide précieuse, voire l’active complicité, du ministre Blanquer et de son cabinet, ainsi que celle de la député LREM des Yvelines Aurore Bergé. Le Conseil a déclaré inconstitutionnels deux articles phares de cette loi visant à promouvoir et à protéger les langues régionales : l’enseignement immersif en langues régionales dans les écoles publiques et l’utilisation des signes diacritiques dans les documents d’état civil, comme le tilde. Exit donc le caractère immersif de l’enseignement, pourtant fondamental et dont les preuves de l’efficacité éducative ne sont plus à faire. Une fois de plus les Jacobins et les amoureux d’une uniformité aussi rigide que stérile ont manœuvré et gagné. Mais cela pourrait bien être une victoire à la Pyrrhus : la majorité, déjà inexistante au niveau des Régions, pourrait bien en payer le prix aux toutes prochaines élections.

Si l’on prend un peu de hauteur, que constate-t-on ? Que le Monde actuel subit des extinctions d’espèces en masse et qu’un parallèle peut-être fait avec la diversité culturelle humaine. Comme pour les espèces en danger, l’Unesco a comptabilisé les langues mondiales et leurs vulnérabilités. « Sur un total de 6 909 langues répertoriées (1), l’Unesco comptabilise 2 464 langues dont l’avenir est incertain avec 592 d’en elles vulnérables, 640 en danger, 537 sérieusement en danger, 577 en situation critique et 228 déjà éteintes……Une grande partie de la diversité culturelle est en voie de disparition. » conclut Paul Morand, entre autres directeur de recherche au CNRS.(2) C’est vers la fin des années 90 que l’on a commencé à se pencher sur la comparaison entre espèces biologiques et langues humaines. Et le chercheur de mettre en lumière une « relation significative » entre le nombre de langues parlées dans un pays et les espèces animales qui y sont répertoriées : pour finir par démontrer que diversité biologique et diversité culturelle sont liées.

Nous devons prendre garde à ce vaste mouvement d’uniformisation qui englobe la perte des langues locales au profit des majoritaires ainsi qu’aux pertes des capacités décisionnelles locales, le tout pour satisfaire une économie de marché mondialisée. Mêmes les manuels scolaires sont expurgés et simplifiés afin de satisfaire à un mouvement centralisateur et unificateur à outrance. Nous sommes en passe de perdre les diversités animales, végétales, biologiques, ainsi que celles des langues et des savoirs humains. Ce qui vient de se passer avec les langues régionales n’est ni un épiphénomène, ni anecdotique. Cela engage notre avenir, notre histoire humaine, nos relations sociales, et nos relations avec le vivant. La Terre est malade, les Humains le sont aussi. Entre autres, nous nous devons de protéger nos cultures et ce qui en fait leur richesse : les langues régionales sont une des constituantes de celle-ci.

Jacques Lavergne / Esprit Occitanie / 06-06-21

Editorial N°3 du 29 mai 2021

Nous vivons une époque formidable.

Le monde est submergé par une pandémie loin d’être vaincue qui a tué plusieurs millions d’être humains et brisé les vies de beaucoup.  Une récession économique profonde pourrait s’en suivre ; les inégalités sociales sont plus fortes que jamais et la crise sanitaire les a aggravées. Les dictateurs, une race en pleine expansion, s’en donnent à cœur joie partout dans le monde, tuant, torturant, emprisonnant, opprimant des peuples entiers ; on peut citer les derniers faits d’armes de ceux-ci en Colombie, en Birmanie, à Hong Kong, une liste très loin malheureusement d’être exhaustive. Allez rajoutons pour faire bonne mesure l’Arabie Saoudite qui débite en morceau un opposant dans une de ses ambassades, et l’Egypte aux prisons pleines qui poursuit une répression sans pitié mais qui à le bon goût de nous acheter des armes, et nous de décorer ses dirigeants de la légion d’honneur. Un comble, « légion d ‘honneur » !

Le monde s’enfonce dans une crise environnementale faite de réchauffement climatique, de pollution diverses, variées et généralisée, de déplétion des matières premières, un cocktail hautement dangereux qui menace à moyen terme nos civilisations à défaut pour elles d’opérer un revirement aussi radical que massif. Une situation sur laquelle notre personnel politique national reste totalement mutique si l’on excepte quelques déclarations qui se veulent fortes et définitives mais qui ne sont que des postures sans lendemain.

Mieux même, aux portes de l’Europe, un dictateur régnant par la force sur une république bananière inféodée à Moscou et à son patron Monsieur Poutine (un tueur selon les dires mêmes de Joe Biden !), se permet de détourner un avion de ligne, de le contraindre à atterrir pour récupérer un opposant qui va certainement très mal finir. Une autre façon pour tester cette Europe qui n’arrête pas de démontrer son impuissance et son inexistence politique sur la scène internationale. Une Europe dont les peuples se sont depuis bien longtemps endormis dans un laisser aller jouisseur et un dangereux nihilisme ; il pourrait y avoir des réveils aussi brutaux que douloureux.

Et au milieu de cette indescriptible pagaille, notre tout guilleret et sémillant Président de la République se met en scène à l’Elysée avec deux « influenceurs » professionnels, détendeurs d’une chaîne sur You Tube, dans une pitoyable tentative de se rendre sympathique auprès des « jeuns ». Une stratégie de communication sans grande subtilité destinée à faire oublier ses travers narcissiques, son mépris trop souvent affiché pour les « sans dents » (tiens, cela nous rappelle quelqu’un !), ses déclarations péremptoires de celui qui croit tout savoir sur tout. La drague politique des électeurs a démarré, les présidentielles approchent…

Comme l’a bien écrit l’analyste politique Mathieu Slama : « Considérer qu’il n’y a que de cette façon qu’on peut toucher la jeunesse, c’est d’une certaine manière exprimer à l’égard de la jeunesse une forme de mépris ».

Je vous l’ai dit, nous vivons une époque vraiment formidable !

Jacques Lavergne , le 29 mai 2021

Editorial N°2 du 23 mai 2021

A la demande de leurs syndicats, les policiers se sont retrouvés devant l’Assemblée Nationale pour dire leur raz le bol et leur mal être. Une habitude à l’approche de chaque élection nationale. Une façon comme une autre de se rappeler au bon vouloir d’un pouvoir qui a tellement besoin d’eux. Et qui n’hésite pas à sortir le chéquier sous la pression : le budget de la police nationale ne cesse d’augmenter, il s’élève aujourd’hui à 11,2 milliards d’euros, soit plus de 8 % par rapport à 2017. Pas mal, même s’il reste beaucoup à faire en terme d’équipements et de personnels, beaucoup d’autres administrations aimeraient avoir la même considération financière. Il serait surtout bien que ces policiers soient un peu plus présents sur la voie publique et un peu moins dans les bureaux : 6 % des effectifs sont sur le terrain, le plus mauvais score de toutes les polices européennes ! Ce qui explique peut-être – mais pas seulement – le faible taux des policiers français morts en service ces dernières années. Même si un seul mort d’un représentant de l’ordre est largement un mort de trop.

A cette occasion bien sûr, les slogans ont ciblé la Justice, coupable de tous les maux. Slogans faciles, populistes et totalement déconnectés de la réalité. Car les juges condamnent, et même beaucoup, il suffit pour s’en persuader de regarder le taux d’occupation des établissements pénitentiaires, qui est de 124 %, dans des lieux dont beaucoup sont une insulte à la dignité humaine et valent à la France de récurrentes condamnations par les juridictions européennes. Une Justice bien mal lotie, elle, financièrement : notre dépense par habitant et par an est de 72 € là où elle est de 155 € au Royaume Uni et de 146 € en Allemagne. Nous avons dix juges pour 100 000 habitants, contre 24 en Allemagne et 21 en moyenne dans l’Union Européenne.

Il ne faut donc pas se tromper de cible. Le problème n’est ni la justice, ni même la police, laquelle n’est en l’occurrence qu’un thermomètre. Le problème, c’est notre société, ses dérapages et sa violence. Ou pour citer la phrase du sociologue spécialiste de la sécurité Sébastien Roché : « Depuis vingt ans au moins, les gouvernants font croire à tort à l’équation : plus de policiers = moins de délinquance. Le problème n’est pas purement policier. On doit résoudre un problème de société. » (cf. Le Canard Enchaîné n°5245). Il est du ressort de ceux qui nous dirigent, lesquels ordinairement détournent pudiquement les yeux de cette problématique, tout en ne dédaignant pas de l’instrumentaliser à l’approche d’échéances électorales. Ainsi a-t-on vu se joindre à cette manifestation policière un certain nombre de politiques venant assurer les fonctionnaires de leur soutien et de leurs sympathie ! Ce qui ne manque pas de sel, et surtout d’hypocrisie, puisqu’il leur revient à eux, les responsables politiques, de se pencher sur cette question et de tenter – et cela n’est certes pas aisé – de la résoudre. L’on a même entendu le dirigeant d’un parti de gauche en déliquescence affirmer que les policiers devraient avoir un droit de regard sur les décisions de justice !!!

Et pour couronner le tout, le summum de la manipulation, de la récupération, de la duplicité a été atteint par le ministre de l’Intérieur venu manifester en personne sous les fenêtres de la Représentation Nationale aux côtés des policiers dont il a la charge! Surréalisme et drague éhontée des électeurs de droite, et de préférence la plus extrême : Darmanin dans le rôle du pompier pyromane. Décidément, ce quinquennat déroutant flirte dangereusement avec le délitement de la politique, voire avec celui de la société toute entière.

Jacques Lavergne / 23-05-2021

Editorial N°1 du 15 mai 2021

Nous sommes englués, le Monde est englué, dans une pandémie qui depuis quasiment un an et demi plonge la planète dans la mort, la douleur, la récession économique, la privation de liberté, la suspicion, la mise à mal du lien social. Ce n’est pas la première fois que notre Terre se trouve confrontée à ce type d’événement : souvenez-vous en 1998 du virus Nipah né en Malaisie péninsulaire, du SRAS né dans le sud de la Chine en 2003, d’une épidémie virale proche du SRAS qui en 2016 a dévasté des élevages dans la province chinoise du Guangdong, en 2013 de l’émergence aux USA d’un coronavirus, responsable de la PEDV (la diarrhée épidémique porcine) qui s’est propagée dans le monde entier, en janvier 2017 émerge en Chine le HKU2…. Et l’on pourrait continuer l’énumération en évoquant par exemple une nouvelle épidémie d’Ebola apparue en République Démocratique du Congo . Tout cela pour dire deux choses.

D’une part, nous sommes en présence de crises sanitaires infectieuses d’origine animale, autrement dit de zoonoses.

D’autre part, si l’on examine le nombre d’épidémies infectieuses sur les 80 dernières années, force est de constater qu’il est en augmentation constante.

Le Covid 19 n’est donc pas un événement ni surprenant ni inconnu, il n’est pas le premier de cette nature, il ne sera pas le dernier.

Dès lors, une question s’impose : comment expliquer que si les aspects épidémiologiques – le mode de transmission de l’agent infectieux – et politiques – la gestion de la crise sanitaire - sont étudiés et traités, l’aspect biologique est, lui, le grand absent. Et par aspect biologique, entendez l’origine de l’agent infectieux.  Sur ce dernier, tout le monde pratique la politique de l’autruche. Or il s’agit là d’un point crucial, il est impératif d’éradiquer les causes de ces zoonoses. Ou pour être plus clair d’accepter de regarder en face une réalité ô combien dérangeante pour beaucoup, et d’amorcer un changement profond de paradigme civilisationnel.

Faisons nôtre le diagnostic du scientifique Serge Morand : « Si la crise actuelle n’entraîne pas un profond changement dans notre économie mondialisée prédatrice des ressources de la planète, cause des crises climatique, écologique, sanitaire, économique, énergétique et financière, alors préparons nous à la grande accélération dans la succession des crises ».

Ou pour le dire autrement, plutôt que de toujours apporter aux crises sanitaires une réponse bio-sécuritaire, il est impératif à présent de se pencher sur la compréhension des aspects biologiques mais aussi écologiques de l’émergence des virus.

Jacques Lavergne / 15-05-2021

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