Les éditoriaux d'Esprit Occitanie

15 mai 2021

Editorial du 12 juillet    

Le chant choral et le cri du cochon

Ces mois d’été sont l’occasion d’innocents jeux collectifs. Dans un contexte estival festif les concours de cris d’animaux ont toujours eu un franc succès, et chacun sait que ce n’est pas l’imitation la plus délicate qui l’emporte, mais généralement c’est le plus bruyant et le plus spectaculaire comme le grognement du cochon ! C’est le lot des compétitions qui mélangent les genres, d’écraser les plus discrets.

Ce qui est ici une farce, est bien moins drôle quand les compétitions concernent notre environnement bâti. Dans notre pays, les concours d’architecture pratiquent la même diversité des genres, matériaux, formes, styles. On recherche le « geste architectural » qui est l’avatar de notre cri du cochon, celui qui écrase par sa démesure, les sons des plus modestes.

Mais ici on change de registre, les prouesses formelles par cette méthode d’attribution, ont produit depuis un demi-siècle une diversité qui a pu apparaitre un temps comme progrès pour lutter pour une soi-disant uniformité, mais qui se révèle aujourd’hui responsable d’un environnement bâti chaotique et incohérent. De plus ces compétitions ont changé la profession en copiant le climat hystérisé des modes vestimentaires consuméristes. Cette diversité individualiste a fait exploser les mouvements stylistiques qui régulaient jusqu’alors les formes.

Mais la question fondamentale est celle de la demande de la population. Le succès de notre patrimoine architectural, c’est celui des villages, une harmonie simple et répétitive, et des grandes villes, qui avec les mêmes matériaux répètent des compositions et des mêmes motifs d’architecture. C’est l’image d’une chorale où les individus s’effacent pour atteindre l’harmonie collective, loin de la cacophonie des juxtapositions des édifices contemporains. Pour prolonger la métaphore sonore, l’unité de la chorale sert à mettre en valeur le soliste qui est l’équivalent de l’édifice institutionnel se détachant de l’unité du bâti.

Le monde musical a su maintenir cette continuité à travers le répertoire classique et sa mise en valeur notamment par la réhabilitation du répertoire baroque. On ne peut qu’être étonné de voir la légèreté avec laquelle se font aujourd’hui les choix architecturaux importants qui ne concernent pas seulement le présent, mais le futur sur des générations. Des décisions hâtives trouvant prétexte dans de nobles causes contemporaines pour régir les hauteurs, la densité du bâti, la circulation, les répartitions sociales, le mobilier urbain… toutes choses qui vont modifier notre environnement et qui ne font l’objet d’aucun débat. Des procédures expéditives de concours opaques, qui appliquent stupidement la règle du secret des délibérations pour un jury d’assises à des délibérations qui devraient être justement rendues publiques, commentées, débattues.

La métaphore du chant choral appliqué aux formes des villes et des villages montre que le souci de se fondre dans un ensemble prime sur l’individu. Le soliste reste l’exception, et un chœur de solistes jouant chacun sa partition est inaudible, inintelligible, ce qui est le cas de notre environnement bâti contemporain. Cette leçon sur l’harmonie musicale qui traverse les siècles est splendidement expliquée par Audrey Marchal dans son émission sur les Indes Galantes de Rameau. Une leçon de cohésion sociale que l’art le plus virtuel, le plus insaisissable, la musique, donne à l’architecture qui est son exact opposé, l’art le plus lourd, le plus matériel. Rêvons que le chant choral des bâtiments couvre les cris du cochon.

 Jean-Pierre Estrampes

Editorial / 5 juillet 2021

Le Monde a publié à l’occasion du 100e anniversaire de la fondation du Parti communiste chinois créé à Shanghaï le 1er juillet 1921, une tribune fort pertinente du député européen bulgare Ilhan Kyuchyuk, interdit de séjour en Chine depuis ses prises de position contre la répression des Ouïgours Dans celle-ci, le député retrace l’histoire du régime totalitaire et les erreurs des pays occidentaux à son égard.

Outre l’aspect historique de ce texte qui rappelle opportunément les pratiques antidémocratiques (euphémisme) du parti communiste chinois dans l’histoire, il permet de nous interroger sur celles qui ont cours aujourd’hui sous la houlette du dirigeant de ce pays, Monsieur Xi Jinping. Et force est de reconnaître que celui-ci poursuit les méthodes éprouvées par ces glorieux prédécesseurs, peut-être même en les sophistiquant et en les systématisant. Elimination des proches d’anciens dirigeants sous prétexte de corruption, emprisonnement par centaines en 2015 des avocats défenseurs des droits civiques, le Prix Nobel de la paix 2010, Liu Xiaobo, mort en détention en 2017 pour avoir refusé d’oublier les victimes du massacre de la place Tiananmen en 1989, des dizaines d’intellectuels, de scientifiques, d’acteurs de la société civile en Chine ont été arrêtés et condamnés à de longues peines de prison. La liste des exactions commises par la dictature chinoise est longue et nous sommes loin de savoir ce qui se passe réellement dans ce pays si bien verrouillé par une dictature qui s’appuie sur le contrôle de sa société à l’aide de dizaines de millions de caméras de surveillance et de drones.

Sans oublier bien sûr le traitement réservé aux minorités ethniques telles que les Ouïgours, les Kazakhs, les Ouzbecks, systématiquement persécutées ; le Tibet envahi et mis en coupe réglée, Hong Kong repris en mains en violant les accords signés avec le Royaume Uni ; Taïwan en permanence menacée et en butte à des provocations militaires grossières. Des exactions que le reste du Monde regarde en les condamnant mezzo voce parfaitement conscient de sa totale impuissance à agir pour améliorer le sort de tous ceux que ce régime totalitaire opprime. Une impuissance induite par la taille du pays mais surtout par la fabuleuse puissance économique qu’il est devenu en grande partie grâce au développement prôné dans ce domaine par Deng Xiaoping au début des années 1980. La Chine est devenue pour tous le partenaire commercial incontournable, un colossal marché et un pays dont nous sommes dépendants puisque beaucoup de nos industriels, désireux de produire à moindre coût quelles qu’en soient les conséquences sociales dans leur propre pays, ont délocalisé leurs activités dans l’empire du milieu. Moyennant quoi, quand la Chine s’enrhume, le reste du Monde est malade, voyez ce qui s’est passé lors de l’épidémie de Covid, d’ailleurs venue de Chine comme d’autres avant elle.

Mais, l’influence délétère de ce pays ne s’arrête pas là. Comme la fort bien exprimé le Président Biden les ambitions chinoises visent aujourd’hui à dominer le monde, ambitions parfaitement claires depuis le lancement par le Président Xi Jinping de son projet des « nouvelles routes de la soie ». Elle a purement et simplement « infiltré », voire « noyauté », économiquement un certain nombre de pays aux économies vacillantes ou en développement, de l’Asie à l’Amérique latine, de l’Afrique à l’Europe. Achats d’entreprises ou prises de participation, constructions d’infrastructures gigantesques (et déstabilisant le pays hôte, voir le Monténégro), achats de ports et d’aéroports (voir Toulouse-Blagnac) ou d’autres équipements publics…..

Bien évidemment, toutes protestations qu’elles soient en faveur des droits de l’Homme ou visant à contester ces politiques d’implantations agressives s’attirent des rétorsions, des pressions diverses, des « punitions » économiques immédiates, accompagnées des glapissements faussement outrés et sans retenue aucune des ambassadeurs chinois locaux (voir récemment les déclarations agressives et tonitruantes de l’ambassadeur chinois en France). Certains pays tel par exemple l’Australie sont en plein bras de fer économique avec celui qui se veut être « l’empire du milieu », appellation qui est à elle seule tout un programme ! Face au chantage exercé par la Chine, le premier ministre conservateur, Scott Morrison a fermement déclaré :  « Nos valeurs ne se négocient pas. Notre démocratie ne se négocie pas. Notre souveraineté ne se négocie pas ! ». Il en va de même de l’Italie qui se montre plus vigilante qu’auparavant sur les investissements chinois dans ses entreprises. Par deux fois en quelques semaines, le président du conseil, Mario Draghi, a opposé son veto au rachat de deux entreprises, en utilisant un arsenal juridique oublié depuis longtemps de l’autre côté des Alpes. Progressivement, la Péninsule tente de contenir l’insatiable appétit de Pékin.

L’Europe ferait bien de s’inspirer de cet exemple, de réfléchir à la meilleur manière de contrer le déraisonnable et agressif expansionnisme chinois. Et de parler fermement d’une seule et même voix à une dictature chinoise qui représente aujourd’hui une menace pour la paix dans le Monde.

Jacques Lavergne

Cf. pour aller plus loin les articles sur cette question du journal Le Monde des 8 juin, 2 et 3 juillet 2021.

Editorial / 28 juin 2021

L’architecte et le conciliateur

La nouvelle Présidente de l’Ordre National des Architectes a comme programme « Réconcilier l’architecture et la société ». Ce slogan m’inspire quelques réflexions. Tout d’abord pour se réconcilier, il faut qu’il y ait eu une rupture, et aussi savoir pourquoi ? Et si rupture il y a eu, à quel moment a t’elle eu lieu ?

Pourtant hors de cette période d’immobilisation due à la crise sanitaire, notre pays, première destination touristique mondiale, a vu ces dernières décennies la fréquentation touristique de son patrimoine architectural, augmenter. De la même manière les programmes télévisés sur le sujet, suscitent toujours de plus en plus d’intérêt. Je ne vais pas faire le faux naïf, quand la Présidente de l’Ordre des Architectes parle d’ « architecture à réconcilier avec la société », il s’agit pour elle, de celle qui se construit aujourd’hui en France, et pas de notre patrimoine architectural. Et c’est bien cela le problème.

Quand l’Ordre des architectes trouve des formules alambiquées du type (je cite toujours) : « L’architecture discipline culturelle et transversale, est porteuse de solutions pour répondre aux enjeux sociaux et climatiques actuels », je pense que si l’on veut parler au plus grand nombre, il faut choisir de parler à la fois de manière claire et de répondre aux attentes. Vouloir « concilier l’architecture et la société », c’est aussi comprendre les demandes de l’interlocuteur, qui est l’utilisateur, l’habitant, le commanditaire. Et le nœud de l’histoire, soyons clairs, ce n’est pas à la société à se réconcilier avec l’architecture, mais à l’architecture, disons aux architectes actuels, à se réconcilier avec la société.

Le Mouvement Moderne du vingtième siècle ne s’était pas beaucoup interrogé sur les désirs des gens dans la mesure où il répondit au même titre que les progrès de la médecine à une carence d’hygiène et de confort qui était alors dans une demande généralisée. A la fin des années 70, une grande partie de cette demande de constructions, logements, édifices publics, ayant été satisfaite, les jeunes architectes d’alors, voulurent faire une rupture. Ce sera donc l’architecture « post moderne », une architecture d’auteur, qui sera alors généralisée d’une manière autoritaire par l’obligation des concours de projets. Cette nouvelle manière individualiste, va instaurer par la force de la concurrence, une surenchère de fantaisies formelles toujours en vigueur aujourd’hui.

En parallèle avec les concours va se développer une technostructure tentaculaire dans ces domaines qui faisant croire a une complexité nouvelle, va créer un dialecte opaque et mystérieux, hors du débat public. Les élus vont perdre le pouvoir réel sur l’architecture et l’urbanisme. Et pour les insatisfactions des habitants, on invoquera alors le manque de culture architecturale des populations.

Les écoles d’architecture vont relayer aussi cette idée d’éducation/rééducation du public pour des choix de société relevant jusqu’alors du politique et pas de la profession d’architecte : densité et déplacements, mixité sociale et fonctionnelle…Des choix par ailleurs, le plus souvent à l’opposé des désirs des populations.

Pourtant, l’architecture comme toutes les formes artistiques, devrait pouvoir être jugée, évaluée, critiquée. Il y a aujourd’hui comme toujours dans l’histoire, des bâtiments de qualité, d’autres ordinaires et aussi de très laids et inadaptés à leur fonction. Parler d’architecture ne suffit pas, si on ne précise pas les niveaux d’exigence, de qualité et de beauté. Ce qui est normal dans le cinéma, dans la musique, dans la littérature où les spectateurs et les lecteurs manifestent leurs critiques, leur intérêt, n’existe plus pour l’architecture. Cette discipline évite aujourd’hui toute évaluation critique en se donnant des objectifs invérifiables que sont le climat, l’écologie, la biodiversité....

Car en faisant cela, l’architecture passe au-dessus de son rôle premier qui est de créer des lieux habitables, des espaces collectifs lisibles et fonctionnels, tout en donnant une cohérence et une lisibilité au territoire où nous vivons. Et pourrait-on ajouter dans sa mission, de retrouver une identité symbolique régionale comme ce fut le cas dans les époques passées. Alors, nul besoin, de réconcilier, de concilier, de conciliateur, si ces objectifs sont poursuivis.

Jean-Pierre Estrampes le 28 juin 2021

Écouter son émission "Où nous vivrons demain"
sur : https://www.espritoccitanie.fr/

Editorial / 20 juin 2021

Beaucoup imagine Venise comme une ville musée, un espèce de Disney Land, parcouru au pas de course par des hordes de touristes mal éduqués, occupés à faire des selfies avec leur smartphone coincé au bout d’une perche, descendus de gigantesques navires de croisières venant pourrir et polluer lagune et cité. Et notamment des chinois trottinant en rangs serrés derrière leur guide en parlant fort, bousculant les gens et crachant par terre. Et la vérité impose de dire que cette vision des choses est malheureusement exacte.

Enfin en partie.

Car Venise est tout sauf une ville figée, uniquement habitée par l’histoire et des gardiens de musée. La Sérénissime plonge allégrement dans la modernité, dans l’innovation, dans l’avenir. Les exemples ne manquent pas. Je n’en retiendrai qu’un pour illustrer mon propos, la 17ème Biennale d’architecture dans son édition 2021 dont le titre est celui-ci : « Comment vivrons nous ensemble ». Une biennale qui accueille 61 pavillons et 112 participants venant de 46 pays. Et qui a pour ambition de combattre la désertification des centres villes et l’abandon par leurs habitants, l’augmentation des prix de l’immobilier, le cancer de la spéculation immobilière.

Avec comme constat que la construction traditionnelle est très nuisible pour le climat et que le secteur du bâtiment fait partie des grands pollueurs. Selon Jan Knippers, ingénieur et enseignant à l’université de Stuttgart « le secteur du bâtiment est un des principaux champ d’action dans le combat climatique » ; et d’ajouter « 30 à 40 % des émissions de CO2 sont dus à la construction et au fonctionnement des bâtiments » Et une autre participante de cette manifestation, l’architecte néerlandaise Caroline Nevejean, d’enfoncer le clou : « Avec un changement climatique de 2 %, il reste seulement 8 à 9 ans pour agir ».

Il faut donc faire évoluer les choses, devenir plus verts, nous rapprocher dans des villes qui se resserrent, où nous devons vivre à la fois ensemble et séparément. Voir nos cités comme des espaces de vie et pas uniquement des espaces de consommation. Autrement dit changer la manière de penser, voire les choses différemment, faire preuve d’audace et de créativité, repenser les matériaux de construction. Et faire nôtre le crédo de la 17ème biennale  d’architecture : rien n’est impossible !

Cette dernière se propose de déterminer les valeurs qui nous permettront de survivre au 21ème siècle. L’on voit par là que cette ville, surgit d’un prestigieux passé, regarde résolument vers l’avenir, elle qui pourrait être une des victimes de la montée des eaux consécutive à l’aveuglement des hommes et à leur obstination déraisonnable. Comme ne pas penser à Eric Rohmer qui écrivait plaisamment en 1955 « il faut supprimer la peine de mort, sauf contre les architectes ». Un jugement bien sévère à l’égard de qui n’en méritent pas tant. Certainement eut-il été plus opportun d’écrire « il faut supprimer la peine de mort, sauf contre les promoteurs ».

Allez, réécoutez Jacques Dutronc et son Petit Jardin, tout y est dit si joliment !

https://www.youtube.com/watch?v=Z8O_XEggIMs

 

Jacques Lavergne / Esprit Occitanie / 21-06-21

Editorial N°4 du 6 Juin 2021

Les langues régionales

Avec beaucoup de régularité, le débat sur les langues régionales, leur enseignement, le financement de celui-ci, l’implication de l’Education Nationale, font débat. Corses, Bretons, Occitans, Basques, Catalans et j’en oublie certainement notamment les Outre-mer, essayent de se faire entendre d’un pouvoir central qui met tout en œuvre pour affaiblir et marginaliser ces langues. Comme à son habitude le Président Macron avait fait des promesses en la matière, son ancien premier ministre aussi ; comme à son habitude le Président Macron n’a pas tenu ses promesses.

Sous l’impulsion du député de la 4ème circonscription du Morbihan Paul Molac du groupe Libertés et territoires, la proposition de loi dite de « protection patrimoniale et promotions des langues régionales » avait été adoptée dans un relatif enthousiasme par l’Assemblée Nationale. Et ce malgré les réticences du gouvernement et de bon nombre de députés LREM. Le texte sanctifiait l’enseignement dans sa forme immersive. Des formations immersives qui se font en une seule langue (dans ce cas, langue régionale), le français s’introduit progressivement et l’enfant est bilingue à la fin du primaire : ainsi le pratiquent les écoles Diwan en Bretagne, Calandreta en Occitanie et les Ikastola au Pays basque.

Soixante et un députés de la majorité – LREM, Modem et Agir – ont saisi le Conseil Constitutionnel malgré le vote de leurs collègues, avec l’aide précieuse, voire l’active complicité, du ministre Blanquer et de son cabinet, ainsi que celle de la député LREM des Yvelines Aurore Bergé. Le Conseil a déclaré inconstitutionnels deux articles phares de cette loi visant à promouvoir et à protéger les langues régionales : l’enseignement immersif en langues régionales dans les écoles publiques et l’utilisation des signes diacritiques dans les documents d’état civil, comme le tilde. Exit donc le caractère immersif de l’enseignement, pourtant fondamental et dont les preuves de l’efficacité éducative ne sont plus à faire. Une fois de plus les Jacobins et les amoureux d’une uniformité aussi rigide que stérile ont manœuvré et gagné. Mais cela pourrait bien être une victoire à la Pyrrhus : la majorité, déjà inexistante au niveau des Régions, pourrait bien en payer le prix aux toutes prochaines élections.

Si l’on prend un peu de hauteur, que constate-t-on ? Que le Monde actuel subit des extinctions d’espèces en masse et qu’un parallèle peut-être fait avec la diversité culturelle humaine. Comme pour les espèces en danger, l’Unesco a comptabilisé les langues mondiales et leurs vulnérabilités. « Sur un total de 6 909 langues répertoriées (1), l’Unesco comptabilise 2 464 langues dont l’avenir est incertain avec 592 d’en elles vulnérables, 640 en danger, 537 sérieusement en danger, 577 en situation critique et 228 déjà éteintes……Une grande partie de la diversité culturelle est en voie de disparition. » conclut Paul Morand, entre autres directeur de recherche au CNRS.(2) C’est vers la fin des années 90 que l’on a commencé à se pencher sur la comparaison entre espèces biologiques et langues humaines. Et le chercheur de mettre en lumière une « relation significative » entre le nombre de langues parlées dans un pays et les espèces animales qui y sont répertoriées : pour finir par démontrer que diversité biologique et diversité culturelle sont liées.

Nous devons prendre garde à ce vaste mouvement d’uniformisation qui englobe la perte des langues locales au profit des majoritaires ainsi qu’aux pertes des capacités décisionnelles locales, le tout pour satisfaire une économie de marché mondialisée. Mêmes les manuels scolaires sont expurgés et simplifiés afin de satisfaire à un mouvement centralisateur et unificateur à outrance. Nous sommes en passe de perdre les diversités animales, végétales, biologiques, ainsi que celles des langues et des savoirs humains. Ce qui vient de se passer avec les langues régionales n’est ni un épiphénomène, ni anecdotique. Cela engage notre avenir, notre histoire humaine, nos relations sociales, et nos relations avec le vivant. La Terre est malade, les Humains le sont aussi. Entre autres, nous nous devons de protéger nos cultures et ce qui en fait leur richesse : les langues régionales sont une des constituantes de celle-ci.

Jacques Lavergne / Esprit Occitanie / 06-06-21

Editorial N°3 du 29 mai 2021

Nous vivons une époque formidable.

Le monde est submergé par une pandémie loin d’être vaincue qui a tué plusieurs millions d’être humains et brisé les vies de beaucoup.  Une récession économique profonde pourrait s’en suivre ; les inégalités sociales sont plus fortes que jamais et la crise sanitaire les a aggravées. Les dictateurs, une race en pleine expansion, s’en donnent à cœur joie partout dans le monde, tuant, torturant, emprisonnant, opprimant des peuples entiers ; on peut citer les derniers faits d’armes de ceux-ci en Colombie, en Birmanie, à Hong Kong, une liste très loin malheureusement d’être exhaustive. Allez rajoutons pour faire bonne mesure l’Arabie Saoudite qui débite en morceau un opposant dans une de ses ambassades, et l’Egypte aux prisons pleines qui poursuit une répression sans pitié mais qui à le bon goût de nous acheter des armes, et nous de décorer ses dirigeants de la légion d’honneur. Un comble, « légion d ‘honneur » !

Le monde s’enfonce dans une crise environnementale faite de réchauffement climatique, de pollution diverses, variées et généralisée, de déplétion des matières premières, un cocktail hautement dangereux qui menace à moyen terme nos civilisations à défaut pour elles d’opérer un revirement aussi radical que massif. Une situation sur laquelle notre personnel politique national reste totalement mutique si l’on excepte quelques déclarations qui se veulent fortes et définitives mais qui ne sont que des postures sans lendemain.

Mieux même, aux portes de l’Europe, un dictateur régnant par la force sur une république bananière inféodée à Moscou et à son patron Monsieur Poutine (un tueur selon les dires mêmes de Joe Biden !), se permet de détourner un avion de ligne, de le contraindre à atterrir pour récupérer un opposant qui va certainement très mal finir. Une autre façon pour tester cette Europe qui n’arrête pas de démontrer son impuissance et son inexistence politique sur la scène internationale. Une Europe dont les peuples se sont depuis bien longtemps endormis dans un laisser aller jouisseur et un dangereux nihilisme ; il pourrait y avoir des réveils aussi brutaux que douloureux.

Et au milieu de cette indescriptible pagaille, notre tout guilleret et sémillant Président de la République se met en scène à l’Elysée avec deux « influenceurs » professionnels, détendeurs d’une chaîne sur You Tube, dans une pitoyable tentative de se rendre sympathique auprès des « jeuns ». Une stratégie de communication sans grande subtilité destinée à faire oublier ses travers narcissiques, son mépris trop souvent affiché pour les « sans dents » (tiens, cela nous rappelle quelqu’un !), ses déclarations péremptoires de celui qui croit tout savoir sur tout. La drague politique des électeurs a démarré, les présidentielles approchent…

Comme l’a bien écrit l’analyste politique Mathieu Slama : « Considérer qu’il n’y a que de cette façon qu’on peut toucher la jeunesse, c’est d’une certaine manière exprimer à l’égard de la jeunesse une forme de mépris ».

Je vous l’ai dit, nous vivons une époque vraiment formidable !

Jacques Lavergne , le 29 mai 2021

Editorial N°2 du 23 mai 2021

A la demande de leurs syndicats, les policiers se sont retrouvés devant l’Assemblée Nationale pour dire leur raz le bol et leur mal être. Une habitude à l’approche de chaque élection nationale. Une façon comme une autre de se rappeler au bon vouloir d’un pouvoir qui a tellement besoin d’eux. Et qui n’hésite pas à sortir le chéquier sous la pression : le budget de la police nationale ne cesse d’augmenter, il s’élève aujourd’hui à 11,2 milliards d’euros, soit plus de 8 % par rapport à 2017. Pas mal, même s’il reste beaucoup à faire en terme d’équipements et de personnels, beaucoup d’autres administrations aimeraient avoir la même considération financière. Il serait surtout bien que ces policiers soient un peu plus présents sur la voie publique et un peu moins dans les bureaux : 6 % des effectifs sont sur le terrain, le plus mauvais score de toutes les polices européennes ! Ce qui explique peut-être – mais pas seulement – le faible taux des policiers français morts en service ces dernières années. Même si un seul mort d’un représentant de l’ordre est largement un mort de trop.

A cette occasion bien sûr, les slogans ont ciblé la Justice, coupable de tous les maux. Slogans faciles, populistes et totalement déconnectés de la réalité. Car les juges condamnent, et même beaucoup, il suffit pour s’en persuader de regarder le taux d’occupation des établissements pénitentiaires, qui est de 124 %, dans des lieux dont beaucoup sont une insulte à la dignité humaine et valent à la France de récurrentes condamnations par les juridictions européennes. Une Justice bien mal lotie, elle, financièrement : notre dépense par habitant et par an est de 72 € là où elle est de 155 € au Royaume Uni et de 146 € en Allemagne. Nous avons dix juges pour 100 000 habitants, contre 24 en Allemagne et 21 en moyenne dans l’Union Européenne.

Il ne faut donc pas se tromper de cible. Le problème n’est ni la justice, ni même la police, laquelle n’est en l’occurrence qu’un thermomètre. Le problème, c’est notre société, ses dérapages et sa violence. Ou pour citer la phrase du sociologue spécialiste de la sécurité Sébastien Roché : « Depuis vingt ans au moins, les gouvernants font croire à tort à l’équation : plus de policiers = moins de délinquance. Le problème n’est pas purement policier. On doit résoudre un problème de société. » (cf. Le Canard Enchaîné n°5245). Il est du ressort de ceux qui nous dirigent, lesquels ordinairement détournent pudiquement les yeux de cette problématique, tout en ne dédaignant pas de l’instrumentaliser à l’approche d’échéances électorales. Ainsi a-t-on vu se joindre à cette manifestation policière un certain nombre de politiques venant assurer les fonctionnaires de leur soutien et de leurs sympathie ! Ce qui ne manque pas de sel, et surtout d’hypocrisie, puisqu’il leur revient à eux, les responsables politiques, de se pencher sur cette question et de tenter – et cela n’est certes pas aisé – de la résoudre. L’on a même entendu le dirigeant d’un parti de gauche en déliquescence affirmer que les policiers devraient avoir un droit de regard sur les décisions de justice !!!

Et pour couronner le tout, le summum de la manipulation, de la récupération, de la duplicité a été atteint par le ministre de l’Intérieur venu manifester en personne sous les fenêtres de la Représentation Nationale aux côtés des policiers dont il a la charge! Surréalisme et drague éhontée des électeurs de droite, et de préférence la plus extrême : Darmanin dans le rôle du pompier pyromane. Décidément, ce quinquennat déroutant flirte dangereusement avec le délitement de la politique, voire avec celui de la société toute entière.

Jacques Lavergne / 23-05-2021

Editorial N°1 du 15 mai 2021

Nous sommes englués, le Monde est englué, dans une pandémie qui depuis quasiment un an et demi plonge la planète dans la mort, la douleur, la récession économique, la privation de liberté, la suspicion, la mise à mal du lien social. Ce n’est pas la première fois que notre Terre se trouve confrontée à ce type d’événement : souvenez-vous en 1998 du virus Nipah né en Malaisie péninsulaire, du SRAS né dans le sud de la Chine en 2003, d’une épidémie virale proche du SRAS qui en 2016 a dévasté des élevages dans la province chinoise du Guangdong, en 2013 de l’émergence aux USA d’un coronavirus, responsable de la PEDV (la diarrhée épidémique porcine) qui s’est propagée dans le monde entier, en janvier 2017 émerge en Chine le HKU2…. Et l’on pourrait continuer l’énumération en évoquant par exemple une nouvelle épidémie d’Ebola apparue en République Démocratique du Congo . Tout cela pour dire deux choses.

D’une part, nous sommes en présence de crises sanitaires infectieuses d’origine animale, autrement dit de zoonoses.

D’autre part, si l’on examine le nombre d’épidémies infectieuses sur les 80 dernières années, force est de constater qu’il est en augmentation constante.

Le Covid 19 n’est donc pas un événement ni surprenant ni inconnu, il n’est pas le premier de cette nature, il ne sera pas le dernier.

Dès lors, une question s’impose : comment expliquer que si les aspects épidémiologiques – le mode de transmission de l’agent infectieux – et politiques – la gestion de la crise sanitaire - sont étudiés et traités, l’aspect biologique est, lui, le grand absent. Et par aspect biologique, entendez l’origine de l’agent infectieux.  Sur ce dernier, tout le monde pratique la politique de l’autruche. Or il s’agit là d’un point crucial, il est impératif d’éradiquer les causes de ces zoonoses. Ou pour être plus clair d’accepter de regarder en face une réalité ô combien dérangeante pour beaucoup, et d’amorcer un changement profond de paradigme civilisationnel.

Faisons nôtre le diagnostic du scientifique Serge Morand : « Si la crise actuelle n’entraîne pas un profond changement dans notre économie mondialisée prédatrice des ressources de la planète, cause des crises climatique, écologique, sanitaire, économique, énergétique et financière, alors préparons nous à la grande accélération dans la succession des crises ».

Ou pour le dire autrement, plutôt que de toujours apporter aux crises sanitaires une réponse bio-sécuritaire, il est impératif à présent de se pencher sur la compréhension des aspects biologiques mais aussi écologiques de l’émergence des virus.

Jacques Lavergne / 15-05-2021

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