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14 mai 2021

Editorial du 12 juillet    

Le chant choral et le cri du cochon

Ces mois d’été sont l’occasion d’innocents jeux collectifs. Dans un contexte estival festif les concours de cris d’animaux ont toujours eu un franc succès, et chacun sait que ce n’est pas l’imitation la plus délicate qui l’emporte, mais généralement c’est le plus bruyant et le plus spectaculaire comme le grognement du cochon ! C’est le lot des compétitions qui mélangent les genres, d’écraser les plus discrets.

Ce qui est ici une farce, est bien moins drôle quand les compétitions concernent notre environnement bâti. Dans notre pays, les concours d’architecture pratiquent la même diversité des genres, matériaux, formes, styles. On recherche le « geste architectural » qui est l’avatar de notre cri du cochon, celui qui écrase par sa démesure, les sons des plus modestes.

Mais ici on change de registre, les prouesses formelles par cette méthode d’attribution, ont produit depuis un demi-siècle une diversité qui a pu apparaitre un temps comme progrès pour lutter pour une soi-disant uniformité, mais qui se révèle aujourd’hui responsable d’un environnement bâti chaotique et incohérent. De plus ces compétitions ont changé la profession en copiant le climat hystérisé des modes vestimentaires consuméristes. Cette diversité individualiste a fait exploser les mouvements stylistiques qui régulaient jusqu’alors les formes.

Mais la question fondamentale est celle de la demande de la population. Le succès de notre patrimoine architectural, c’est celui des villages, une harmonie simple et répétitive, et des grandes villes, qui avec les mêmes matériaux répètent des compositions et des mêmes motifs d’architecture. C’est l’image d’une chorale où les individus s’effacent pour atteindre l’harmonie collective, loin de la cacophonie des juxtapositions des édifices contemporains. Pour prolonger la métaphore sonore, l’unité de la chorale sert à mettre en valeur le soliste qui est l’équivalent de l’édifice institutionnel se détachant de l’unité du bâti.

Le monde musical a su maintenir cette continuité à travers le répertoire classique et sa mise en valeur notamment par la réhabilitation du répertoire baroque. On ne peut qu’être étonné de voir la légèreté avec laquelle se font aujourd’hui les choix architecturaux importants qui ne concernent pas seulement le présent, mais le futur sur des générations. Des décisions hâtives trouvant prétexte dans de nobles causes contemporaines pour régir les hauteurs, la densité du bâti, la circulation, les répartitions sociales, le mobilier urbain… toutes choses qui vont modifier notre environnement et qui ne font l’objet d’aucun débat. Des procédures expéditives de concours opaques, qui appliquent stupidement la règle du secret des délibérations pour un jury d’assises à des délibérations qui devraient être justement rendues publiques, commentées, débattues.

La métaphore du chant choral appliqué aux formes des villes et des villages montre que le souci de se fondre dans un ensemble prime sur l’individu. Le soliste reste l’exception, et un chœur de solistes jouant chacun sa partition est inaudible, inintelligible, ce qui est le cas de notre environnement bâti contemporain. Cette leçon sur l’harmonie musicale qui traverse les siècles est splendidement expliquée par Audrey Marchal dans son émission sur les Indes Galantes de Rameau. Une leçon de cohésion sociale que l’art le plus virtuel, le plus insaisissable, la musique, donne à l’architecture qui est son exact opposé, l’art le plus lourd, le plus matériel. Rêvons que le chant choral des bâtiments couvre les cris du cochon.

 Jean-Pierre Estrampes

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